Vichy, 1940-44 : la xénophobie fut elle le faux-nez de l’antisémitisme ?

A propos d’un récent article du journal Le Monde (Antisémitisme de Vichy : un conflit entre historiens porté devant le tribunal, Valentine Faure, 17 juillet 2025)

Par René FIEVET

Avec introduction de Jean-Michel Adenot, Président de l’association HSCO

www.pixabay.com – Thémis – image libre de droits

Le bureau de l’association HSCO confirme tout d’abord sa solidarité avec ses trois adhérents, Jean-Marc Berlière, Emmanuel de Chambost et René Fiévet, auteurs de Histoire d’une falsification, confrontés à une suite d’épreuves s’écartant de plus en plus du champ de la (saine) controverse historique.
Les débats entre historiens par voie de publications, livres, articles, réseaux sociaux, peuvent être vifs. Il est probablement fécond que des interprétations divergentes puissent être soutenues avec vigueur, discutées sur le plan de la qualité des sources, de la méthode, que des pièces nouvelles apparaissent et que les angles de l’analyse évoluent avec le temps, sans pour autant céder à l’anachronisme. A la marge, des interférences conceptuelles, passionnelles, générationnelles ou autres viennent – bien peu utilement – pimenter certains échanges. Cette dernière observation n’étant tirée que d’une longue expérience. Relevons aussi que la technicité inerrante à ces éventuelles polémiques les confinent par nature à des espaces réservés aux spécialistes et amateurs éclairés.
HSCO reste confiante en l’intelligence de chacun pour en tirer, au cas par cas, les conclusions qui semblent les plus appropriées. Ou, du moins, pour s’interroger sur la qualité des arguments librement présentés et débattus.
Encore faut-il que les droits de réponse et l’accès aux espaces de discussion que sont les revues et sites internet spécialisés restent équitables. Dans le cas de la réception de Histoire d’une falsification, nous n’en sommes pas tout à fait certains, mais cette asymétrie déplorable n’est pas un cas unique.

Par contre, les propos exprimés sur le site du CVUH relèvent d’une teneur bien différente. La querelle intellectuelle se trouve cette fois caricaturée et portée sans précaution sur la place publique. Il n’est plus question d’invectives, plus ou moins délicates, entre pairs, mais d’une mise au pilori unilatérale pure et simple, d’une stigmatisation par de non spécialistes du fond, puisant ses sources d’un ouï-dire non recoupé et pédagogiquement amplifié. L’affaire aurait pu en rester là, hormis pour une phrase excessive, relevant potentiellement (l’affaire sera jugée cet automne) de la diffamation et sortant clairement du débat historique. De plus, tout contact ayant été écarté par les autrices de cette fatwa, sûres de leur justesse d’expression, Jean-Marc Berlière et René Fiévet se sont vus contraints d’en appeler en dernier recours à la justice. Sur ce point très précis de la diffamation, et pas du tout dans le cadre d’une discussion sur le fond historiographique.

Et nous en arrivons maintenant à un article dans la presse grand public réputée « sérieuse », charriant pourtant d’inévitables raccourcis journalistiques que René Fiévet souhaite commenter ci-après. Nous relayons volontiers son papier, tout en soulignant, par cette médiatisation, un nouvel éloignement, selon nous, avec la controverse historique. Plus insidieuse, l’asymétrie devient l’hémiplégie, le propos nécessairement complexe de l’historien côtoyant les simplifications de la lanceuse d’alerte pyromane. Résumer ce rabougrissement en un prétendu « conflit entre historiens porté au tribunal » n’est qu’un habile rééquilibrage, factuellement faux, occultant la diffamation.

Sur la forme, la place publique peut apprécier les termes d’une diffamation. Par contre, concernant l’analyse définitive de phénomènes historiques complexes, cela semble moins évident.

Pour le Bureau de HSCO, le Président
JM Adenot

Vichy, 1940-44 : la xénophobie fut elle le faux-nez de l’antisémitisme ?

A propos d’un récent article du journal Le Monde (Antisémitisme de Vichy : un conflit entre historiens porté devant le tribunal, Valentine Faure, 17 juillet 2025)

René FIEVET

Télécharger l’article entier en pdf => Vichy – Xénophobie et antisémitisme Vdef01.09.25

Les relations que nous entretenons avec les journalistes, à propos d’affaires nous concernant directement, donnent rarement les résultats que l’on attend ou espère. Quand elle m’a interrogé au téléphone, la première question que m’a posée la journaliste du Monde, Valentine Faure, a été la suivante : « mais pourquoi ne portez-vous pas plainte également contre Laurent Joly ? » Je lui ai expliqué que, contrairement au Comité de Vigilance face aux Usages abusifs de l’Histoire (CVUH), qui nous a accusés d’être des antisémites et des xénophobes[1], Laurent Joly ne nous a nullement diffamés, que le débat entre historiens, aussi vigoureux soit-il, est libre, et qu’il ne saurait trouver sa conclusion/résolution devant un tribunal. Vous pouvez constater par vous-même le résultat en lisant le titre de l’article : un conflit entre historiens porté devant le tribunal ! Ce n’est pas que la formulation soit rigoureusement inexacte, mais n’importe quel lecteur de bonne foi, qui découvre le sujet, comprend qu’il s’agit d’une querelle historiographique portant sur la période 1940-44 en France. Bref, exactement ce que Jean-Marc et moi voulions éviter à l’occasion de cette affaire judiciaire.

Incontestablement, la confusion est totale, et j’ai la désagréable impression que nos adversaires ont gagné la première manche, celle qui se joue devant les (rares) médias qui se sont intéressés à cette affaire, somme toute assez mineure. Le journal Libération a pris fait et cause en faveur du CVUH (sur le seul sujet du révisionnisme historique, et en se gardant bien d’aborder le vrai objet du litige), ce qui nous a conduits à demander un droit de réponse que ce journal nous refuse obstinément. Quant à France Culture, c’est de la diffamation pure et simple à notre égard : une jeune journaliste, qui n’a rien lu (et certainement pas notre livre) et ne connait rien à rien sur cette période de notre histoire, ignorant superbement le motif réel de notre plainte contre le CVUH, accuse Jean-Marc Berlière d’être un falsificateur de l’histoire, « allant à l’encontre de cinquante ans de travaux des historiens« . Et elle nous impute d’être des xénophobes car, selon elle, nous considérerions que c’est un « moindre mal » de sacrifier des étrangers pour sauver des Français ; ce que nous n’avons jamais écrit, et surtout jamais pensé. Radio France a également refusé de publier à l’antenne le droit de réponse que nous avons demandé. En conséquence, nous avons engagé une procédure de référé à l’encontre de Libération pour insertion forcée d’un droit de réponse, et une plainte pour diffamation contre Radio France.

Il faut accorder quelques circonstances atténuantes aux journalistes de Libération et France Culture : une plainte pour diffamation n’est pas un sujet bien passionnant, et ne suffirait pas à nourrir le contenu d’un article dans un journal, ou un commentaire sur une chaine d’information. On comprend que la question dite du « révisionnisme historique » (ou supposé tel), beaucoup plus intéressante, soit abordée à cette occasion, même si ce n’est pas le sujet de l’instance judiciaire que nous avons engagée. Est-il utile de préciser que nous ne craignons nullement le débat historiographique sur cette période de notre histoire. On peut même ajouter que nous le recherchons puisque c’est la toile de fond du livre que nous avons écrit[2]. A cet égard, l’article du journal Le Monde a le mérite de présenter les deux points de vue. Nombreux sont ceux qui nous disent que cet article est déséquilibré, et présente cette affaire de façon défavorable pour nous. C’est étrange, mais j’ai plutôt l’impression du contraire, tant les témoignages respectifs de Laurent Joly et Tal Bruttmann, tels qu’ils sont présentés dans l’article, sont accablants pour leurs auteurs, et ne font que confirmer la dérive idéologique de ces historiens que nous dénonçons dans notre livre. C’est ce que nous appelons la « doxa » (voir, à la suite de ce texte, les deux extraits de l’article du Monde qui sont consacrés à ces historiens).

 L’écriture de l’histoire sous le joug de l’idéologie

Commençons par Laurent Joly, cité dans l’article : « Ils reprennent les arguments de l’extrême droite pétainiste. Et après, ils s’étonnent qu’on les assimile à l’extrême droite », nous dit-il, à propos de Jean-Marc Berlière et moi-même. Suivez-bien le raisonnement, car cela vaut la peine qu’on s’y arrête : quand un historien (Jean-Marc Berlière, en l’occurrence) explique que le régime de Vichy était animé par une idéologie xénophobe, ce qui l’a conduit à sacrifier les juifs étrangers pour protéger les juifs français au moment des déportations de 1942, cela veut dire qu’il développe un discours proche de l’extrême droite française. « Avouez tout de même qu’il l’a bien cherché ! », semble vouloir nous dire Laurent Joly, avec une certaine gourmandise. Reconnaissons qu’il y a une apparence de vérité derrière cette proposition absurde, et même carrément imbécile : comme le montre le cas d’Eric Zemmour, l’extrême droite française, profondément xénophobe et adepte de l’idéologie de la préférence nationale, se satisfait pleinement de cette écriture de l’histoire. « Je passe par Pétain pour savoir si on a le droit d’avoir une vraie politique d’immigration sans être immédiatement traité de nazi. C’est cela mon objectif, » avait déclaré Eric Zemmour interrogé par Ruth El Krief à l’occasion de la sortie de son livre Le suicide français (émission BFMTV du 8 octobre 2014). C’était un « moindre mal » de sacrifier les étrangers face aux projets criminels des nazis, nous dit-il, dans la droite ligne de la plaidoirie de Jacques Isorni au procès du Maréchal Pétain. Par conséquent, si on suit bien ce que veut nous dire Laurent Joly, cela signifie que Jean-Marc Berlière est proche de l’extrême droite parce qu’il développe cette explication historique ! On reste stupéfait, presqu’interdit, face à une argumentation aussi invraisemblable, voire complètement folle, développée par un universitaire, de surcroit Directeur de recherche au CNRS, qui confond explication historique et discours idéologique. C’est sans doute l’exemple le plus éclatant qui nous soit donné du naufrage intellectuel de la « doxa ».

Surtout n’allez pas penser que la journaliste du Monde a mal compris ce que lui a dit Laurent Joly, ou que celui-ci s’est mal exprimé, car c’est exactement ce qu’il a écrit dans l’article qu’il a consacré à notre livre dans la Revue d’histoire Moderne et Contemporaine (RHMC)[3] : Lire et télécharger l’article entier en pdf => Vichy – Xénophobie et antisémitisme Vdef01.09.25

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[1] Voir à ce sujet l’article publié dans HSCO : https://hsco-asso.fr/jean-marc-berliere-mis-en-cause-par-le-comite-de-vigilance-contre-les-usages-abusifs-de-lhistoire-cvuh/

[2] Jean-Marc Berlière, Emmanuel de Chambost, René Fiévet, Histoire d’une falsification, Paris, L’Artilleur, 2023.

[3] Laurent Joly, Anatomie d’une falsification historique, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2023/3 (numéro 72).

 

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