Une histoire neuve de la Résistance

Les dérailleurs de la 8ème écluse – Collection Jérémy Beurier

 

A propos de Les Téméraires, Une histoire neuve de la Résistance – Cités et maquis à Montceau-les-Mines avant mai 1944, de Jérémy BEURIER et Gérard SOUFFLET.

Le point de vue de Jean-Michel ADENOT, président de HSCO : un exemple à diffuser pour une histoire nationale à réécrire !

Une histoire neuve de la Résistance. C’est le titre-chapeau retenu par Gérard SOUFFLET et Jérémy BEURIER, les deux auteurs d’un heureux Les Téméraires dont HSCO a rendu compte via la page accueil : https://hsco-asso.fr/les-temeraires-une-histoire-neuve-de-la-resistance-par-gerard-soufflet-et-jeremy-beurier/

La lecture de cet ouvrage nous a montré toute la diversité des mouvements de résistance du bassin de Montceau-les-Mines, le cas du MORB, présenté lors de notre colloque 2019 par Jérémy BEURIER (voir les actes sur www.hsco-asso.fr) n’étant en définitive que l’un des nombreux accidentés, oubliés de l’histoire.

Heureuse initiative à l’âge du virtuel (et du confinement), les deux historiens prolongent leur démarche par le site internet www.lestemeraires.com. Ils nous proposent en bonus documents, plans, photos en bonne définition ainsi qu’une plate-forme d’échange. Interactivité aidant, des compléments et un erratum -très relatif vu la qualité du travail réalisé- enrichissent l’offre en ligne. Toutefois, la cartographie gagnerait peut-être à être affinée. A lire aussi, l’onglet Les essentiels du livre, s’il faut se remémorer les avancées historiographiques détaillées dans l’ouvrage.

Bien entendu, lecteur comblé, je souhaite apporter ma pierre à l’édifice et très sincèrement remercier Jérémy et Gérard pour cette publication. En réalité ma crainte était double une fois réalisée l’acquisition dudit ouvrage … Tout d’abord avec l’éventualité de parcourir une énième monographie régionale buissonnant de vallons en hameaux tous très éloignés de mes bases vosgiennes. Et aussi avec un doute : pourquoi donc les auteurs ont-ils retenu un créneau temporel aussi étrange, évinçant la proto-résistance d’avant 1942 tout comme la période des combats de la Libération ? Au final, la seconde interrogation[1] reste entière mais ne nuit en aucun cas à l’indispensable méditation consécutive à la lecture. Au-delà de l’exemple de Montceau-les-Mines, des perspectives s’ouvrent.

En effet, lire Les Téméraires permet de plonger au cœur du bouillonnement des mouvements de résistance montcelliens, d’en saisir toute la diversité et leurs parcours heurtés. On mesure le chemin parcouru pour unifier localement trois tendances au sein d’une AS gaulliste, côtoyant la mouvance communiste et jusqu’à deux organisations polonaises elles-mêmes rivales. Un arbre généalogique serait bienvenu pour visualiser les filiations comme les transfuges. Bien loin de l’homogénéité et de l’unité (tardive) revendiquée par les auteurs de l’après-guerre, on redécouvre la fragilité de groupes confrontés aux aléas mortels du moment, la « fragile toile d’araignée inlassablement rapetassée » qu’évoquait le grand résistant Pascal COPEAU en 1974. L’ouvrage montre également l’impossibilité pour les clandestins, au maquis ou pas, à durer. La démonstration, très documentée invite par ailleurs à s’interroger sur les historiques « définitifs » élaborés par les survivants. Ces récits sont encore à la base de la plupart des synthèses nationales ou locales.

Henri THEVENET, responsable AS – BRSGM

Concernant la Saône-et-Loire, cette schématisation abusive s’est doublée de quelques injustices, comme l’ostracisme dont fut victime Henri THEVENET, toujours invoqué comme possible traitre[2] dans l’arrestation de son chef, l’iconique Henri VAIRON. De même, les responsabilités dans l’exécution de Robert SIMON, et d’autres tentatives avortées, sont analysées sans concessions, avec le recul nécessaire. De telles remises à plat ne sont-elles pas nécessaires pour la plupart des régions françaises ? Sont-elles sans conséquences sur notre vision de la Résistance ?

Avec l’assassinat sur ordre de Marius MATHUS[3] (juillet 1943), secrétaire du syndicat légal des mineurs puis de son successeur, le lecteur découvre la redoutable stratégie du Parti communiste. Les gêneurs jugés les plus significatifs pour la prise de contrôle des instances syndicales[4] sont éliminés sans ménagement. C’est la priorité communiste du moment, alors même que le Parti peine à s’imposer au sein de la résistance, et probablement un épisode d’envergure nationale.

Enfin, l’exposé des pièces et le croisement des témoignages balise également des pistes mentionnées comme localement négligées. J’aurais tendance à y voir autant d’axes de recherche justifiant des études fouillées dans d’autres secteurs. Ainsi, le surgissement d’initiatives résistantes incontrôlées et parfois violentes de la part de jeunes du milieu ouvrier (FUJP : Forces Unies de la Jeunesse Patriotique) est-il spécifiquement montcellien ? A noter que les mouvements plus officiels restent bien en peine de les contrôler. Quelle est l’ampleur de l’occultation ou plutôt la récupération ultérieure de ces mouvements par les FTP et par d’autres ? Sujet également scabreux, les auteurs étudient les relations dangereuses entre la résistance AS gaulliste et certains policiers obligatoirement vichystes. Dans une zone grise séparant de façon mal définie l’héroïsme le plus pur de la pire abjection, on peut se douter que l’étude apaisée des conséquences positives ou négatives de ces interactions n’était guère envisageable avant l’ouverture des archives et la disparition des derniers témoins. Jusqu’où cette configuration est-elle spécifiquement montcellienne ? Il serait intéressant de le vérifier.

Bref, avec ces éléments, la construction d’une histoire neuve ou du moins rénovée est possible à défaut d’être certaine. Encore faudrait-il l’envisager sur un plan national, avec le constat que la qualité de certaines publications récentes reste fort inégale. Du moins, elles semblent vouloir nous accoutumer à des conclusions réputées intouchables. Pourtant, comme le montrent Gérard SOUFFLET et Jérémy BEURIER pour Montceau-les-Mines, il n’en est rien. De même pour le Loudunais avec les travaux de Jacques PIRONDEAU et Jacques ALBERT. D’autres exemples régionaux peuvent illustrer la démarche. Ils ne quadrillent certainement pas encore tous les secteurs. Des sociétés savantes locales (ici la sympathique association La Physiophile) relayent ces travaux mais avec une audience, au mieux, et sans faire injure à ses érudits animateurs, départementale. Ces structures par essence liées à leur terroir seront-elles les plus à même de porter le message auprès d’éventuels « historiens de synthèse » ? Comment intégrer les démarches virtuelles dans ce mouvement ? Comment passer désormais à une nouvelle synthèse nationale et prolonger -hors le regard des témoins- les travaux du Comité d’Histoire de la Deuxième Guerre mondiale, ceux de Henri NOGUERES, de Alain GUERIN ou de Robert BELOT ?

Quoi qu’il en soit notre association HSCO continuera à encourager toute initiative, locale, régionale ou nationale (internationale ?) visant à améliorer la connaissance fine de l’histoire. Comment construire sur des bases qui ne seraient pas réexaminées à la lumière des fonds d’archives ?

Jean-Michel ADENOT

[1] Le point d’entrée chronologique est habilement « vendu », mais il n’en reste pas moins possible de s’interroger sur le comportement des cellules locales du Parti communiste avant juin 1941.

[2] La démonstration des auteurs est claire : H THEVENET, lui-même déporté, ne peut en aucun cas être assimilé à un traitre, même s’il a pu être incompris. H VAIRON, a préféré se suicider plutôt que de parler. Il incarne la figure du héros local mais pour ses proches, sa capture, fortuite, ne peut s’expliquer que par une trahison …

[3] Ex CGT, opposé au communisme et reprochant dès 1939 l’agression soviétique en Pologne. Favorable à la Charte du travail de Vichy, populaire auprès des mineurs et ouvert à la résistance gaulliste,

[4] On note la priorité donnée à l’objectif du contrôle des masses ouvrières via les syndicats par rapport à l’élimination d’autres collaborateurs ou à une éventuelle prise du pouvoir politique, souvent attribuée au PCF.

Many Jeandet, mineur et cafetier devant son café en 1943 – Collection Jérémy Beurier.

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