Débat participatif HSCO : quel résistant était Robert Boulin ?

Robert Boulin – Msusu40 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=92673762

         HSCO inaugure un nouvel aspect de ses activités par ce premier thème d’une rubrique « Débat participatif HSCO ». Membres de HSCO ou pas, vous êtes invités à participer au débat en donnant votre avis dans la fenêtre « Commentaire » située en toute fin du présent article. Nous précisons que les commentaires seront modérés. Ce que nous souhaitons, ce ne sont pas des réactions épidermiques, mais des commentaires argumentés et sourcés.

          Le sujet de ce premier débat nous est proposé par Emmanuel de Chambost :

   Périodiquement, le nom de l’ancien ministre Robert Boulin revient à la surface à propos de ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Boulin. Suicide ou assassinat, là n’est pas la question que je pose ici. Le fait que Robert Boulin soit considéré comme ancien résistant n’est contesté par personne, et pourtant le site de l’Assemblée nationale, le plus prolixe concernant cette période est un tissu d’incohérences :

https://www2.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche/%28num_dept%29/1058#biographie

« La vie de Boulin est bouleversée par l’entrée en guerre de la France en 1939, l’armistice de juin 1940 et plus encore par la disparition brutale de son père le 5 août suivant en raison d’une rupture d’anévrisme. En entendant Pétain à la radio, le jeune Boulin déclara « Ce n’est pas la voix de la France ». Il décide de prendre le maquis dans la forêt landaise, où il s’était engagé comme bûcheron, et intègre le réseau Navarre dont il devient le chef départemental pour la Gironde. Il prend Bertrand pour nom de résistance en référence à Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, devenu pape en 1350 sous le patronyme de Clément V, référence explicite qui signe son catholicisme sincère et qu’il ne laissera pas de pratiquer avec ferveur. Cette adhésion spirituelle ne l’empêchera cependant pas d’entrer en maçonnerie dans les années 1970 où il a été initié à la Grande Loge de France.

La carrière du jeune homme se mue alors en destinée. Très rapidement répertorié, comme « agent P2 », c’est-à-dire entièrement dédié à l’activité résistante, il joue « à la main chaude avec la mort » comme se plaisait à le dire Chaban-Delmas en faisant passer des juifs en zone libre ou plastiquant des trains. Engagé volontaire en février 1943 dans le sillage de la création des MUR, il poursuit ses activités résistantes mais devient l’un des personnages les plus recherchés par les Allemands. Une circulaire de police du 7 juillet 1944 réclame ainsi son internement administratif. Il échappe de peu à plusieurs tentatives d’arrestation puis participe activement à la Libération de Bordeaux et de Libourne. Il est décoré à ce titre de la médaille de la Résistance et de la Croix de Guerre 1939-1945.« 

      Quelqu’un aurait-il des lumières sur les activités résistantes de Robert Boulin ?

 

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13 réponses à Débat participatif HSCO : quel résistant était Robert Boulin ?

  1. Jean-Michel Adenot dit :

    Bonjour à tous,

    Autant l’annoncer de suite, je ne dispose d’aucun élément particulier concernant le cas de Robert BOULIN, et de plus mes disponibilités pour m’attarder sur ce dossier restent illusoires.
    Ceci étant, la question soulevée par Emmanuel est intéressante pour deux raisons.
    Tout d’abord, ces très nombreux hommes politiques « anciens résistants de la première heure » (et autres expressions définitives figurant dans les citations officielles) désormais bien éloignés de l’actualité méritent que l’historien aille, enfin, y mettre son nez. Toute démarche purement politicienne n’a plus sa place dans une étude rigoureuse … que l’on n’attend pas vraiment du site de l’Assemblée nationale.
    Par ailleurs, le « cas BOULIN » est l’occasion pour les adhérents moins familiers de la démarche de recherche de partager quelques axes d’investigation et une méthodologie.
    L’idéal serait qu’un(e) volontaire puisse saisir la balle au bond.
    Le premier réflexe me semble consister à consulter le fichier des demandes homologations pour la Résistance (SHD Vincennes). Avec toutes les précautions liées à des dossiers déposés par les seuls intéressés en vue de cette reconnaissance, en omettant parfois des pans complets de leur parcours.
    Le dossier Robert BOULIN, né le 20 juillet 1920 à Villaudrant (Gironde) y est référencé GR 16 P 80136 et homologué FFC. Pas d’homologation FFI, FFL, RIF, DIR … ce qui est tout à fait conforme avec la mention d’appartenance au réseau Navarre (renseignement => FFC) et un résistant non arrêté, non blessé en mission. La qualité P2 est, en principe, précisée dans le dossier avec des dates d’activité.
    Faut-il retenir l’implication dans des sabotages de trains, mentionnée dans une tirade dont milieu résistant était friand ? Ce type de mission relève de l’action et non du renseignement, activités souvent séparées. Mais pas toujours. De plus, il n’est jamais exclu d’appartenir à plusieurs organisations.
    Pour en revenir à Navarre, le dossier GR 28 P 3 125, toujours au SHD Vincennes, permettra de cerner l’organisation de ce réseau, ses apports et le rôle éventuel qui est attribué à Robert BOULIN. Ici aussi, attention, c’est un dossier monté par le liquidateur, avec les éléments dont il dispose, … et qu’il tenait à mettre en avant à l’époque.
    Selon moi, voici donc deux modestes amorces archivistiques, à compléter par une mini-biblio qui m’échappe. A ce propos, comme cela était prévisible, je n’ai rien trouvé concernant Robert BOULIN ni dans le dictionnaire de MARCOT, ni dans les chroniques de NOGUERES ou de GUERIN.

  2. jm Berlière dit :

    Cette proposition de recherche me paraît tout à fait bienvenue surtout si on a quelque peu exploré des dossiers de « résistants » au SHD, la présentation de leur résistance par les intéressés et quelques uns de leurs soutiens et les aberrations qu’on y trouve : ainsi les demandes d’homologations présentés par des militants communistes portent souvent juin 1940 comme date d’entrée en résistance (quand ce n’est pas 1936…). Et il ne faut jamais oublier de regarder qui sont les résistants (et les réseaux et mouvements) présents dans les commissions qui prennent les décisions d’attribution ou non des différentes attestations et des pensions qui vont avec (CARIF, etc…)
    Ne jamais oublier que l’appartenance reconnue (dans de telles conditions) à la résistance a été un des critères essentiels de la légitimité de tout un personnel politique… Des études récentes montrent l’aspect disons discutable de telles étiquettes pour un certain nombre de personnalités politiques de la IVe Rép.

  3. de Chambost dit :

    Merci à Jean-Michel et Jean-Marc pour leurs remarques générales.
    De mon côté, j’ai reçu en privé deux réponses qui touchent de plus près à notre sujet mais laissent subsister les interrogations. D’abord, celle de Michel Bergès, pour qui rien de ce qui se passe autour de Bordeaux n’est vraiment étranger : « Concernant Robert Boulin, je ne l’ai jamais vu apparaître dans le processus de Libération de Bordeaux. Gaston Cusin ne m’en a jamais parlé. » Gaston Cusin avait été nommé par de Gaulle Commissaire de la République en octobre 1943, et Michel Bergès l’a beaucoup fréquenté.

    Pour le cas Boulin, Michel me renvoyait à une ancienne journaliste de Sud-Ouest, Florence Mothe, laquelle m’a répondu très rapidement :

    « Bien  que  je ne mette nullement en cause la sensibilité gaulliste de Robert Boulin, je suis plus réservée sur l’hagiographie qui fait de lui un résistant de la première heure.
    Je n’ai trouvé nulle part mention de ses activités, à Villandraut, dans les Landes ?, ni  des missions qui lui auraient été confiées ou qu’il aurait remplies de motu proprio.
    Espaignet, le pilote qui effectua la livraison d’armes de l’affaire Claustre, qui faisait partie du maquis Grand Pierre, n’avait pas croisé  Robert Boulin. La comtesse de Chabannes sur les terres de laquelle s’effectuaient les largages non  plus, mais  ça  ne veut rien  dire, car tous les  résistants de se connaissaient pas.
    Sa fille Fabienne parle sans cesse  « de son courage dans la résistance » qui expliquerait  qu’il se soit rendu seul au R.V. de Montfort l’Amaury.
    Je pense, au contraire, qu’il s’était fait escorter de trois gardes du corps qui avaient été retournés et qui ont participé à sa mise  à mort.
    On ne connait  pas tout dans  cette affaire. J’ai ce soit  un dîner chez un témoin qui a assisté à l’ouverture de la fausse lettre d’adieu par Chaban. J’attends son récit avec impatience. »

    A suivre…

  4. Jean-Michel Adenot dit :

    Peut-être est-il utile ici, pour ceux qui ne sont pas familiers des non-dits administratifs, de rappeler la très juste qualification du fichier GR 16 P par l’historien Julien BLANC : une source aussi irremplaçable que biaisée.
    Peut-être que d’utiles indices y figurent tout de même …
    Si un adhérent parisien a une demi-journée à y investir (idem sur Navarre), nous serons éclairés.

  5. Emmanuel de Chambost dit :

    Le Réseau Alliance, Guy Caraes, éditions Ouest-France, 2021
    Sur les conseils d’Anne-Marie, j’ai commencé par relire le livre de notre ami Guy Caraes sur le réseau Alliance. Avant que celui-ci ne soit pris en main et ne prenne la forme d’un réseau de renseignement travaillant pour les Anglais et dirigé par Marie-Madeleine Méric, il était principalement impulsé par Georges Loustaunau-Lacau, surtout dans le Sud-Ouest et souvent appelé Réseau Navarre, du nom de l’un des pseudos de Loustaunau-Lacau. Robert Boulin n’est pas mentionné dans le livre de Guy Caraes, mais beaucoup d’agents ne sont pas mentionnés non plus.

    Une conférence de Paul Lafon
    Une rapide recherche sur Internet conduit au site du journal Sud-Ouest qui rapporte que « Paul Lafon était invité par l’association Les Amis de la cité, vendredi dernier, pour donner une conférence sur Robert Boulin et les réseaux Navarre et Gallia, durant la Seconde Guerre mondiale. Ses recherches l’ont mené sur les territoires de Villandraut et de Bazas, épluchant les archives de la gendarmerie de Villandraut et se basant sur des informations de Loïc Beurdeley.
    Robert Boulin, natif de Villandraut, rentre dans la clandestinité en 1943 afin d’échapper au Service du travail obligatoire, mis en place par le Régime de Vichy à partir de février. Au sein du réseau Navarre, il accomplit des missions de renseignements pour Londres. Traqué par la Gestapo, il est introduit dans le bataillon Mickey, groupe de FFI. »
    Le compte-rendu de Sud-Ouest poursuit en racontant dans le détail les actions de Gérard Bonnac, Jean Lafon et quelques autres dans le Bazadais, c’est-à-dire la région de Villandraut … « Pour conclure, Paul Lafon précise que le Sud-Gironde était un important lieu de résistance, avec une vingtaine d’agents actifs. Chacun voudra à la fin de la guerre retourner dans l’ombre. C’est pour cette raison qu’il est très difficile d’obtenir des renseignements sur cette page d’histoire locale. »

    L’annonce de la conférence (29/11/2019) sous le titre « Boulin et le réseau Navarre-Sud-Gironde. »
    https://www.sudouest.fr/gironde/bazas/boulin-et-le-reseau-navarre-sud-gironde-2414221.php

    Le compte rendu de la conférence (03/12/2019) sous le titre Robert Boulin et les réseaux Navarre et Gallia.
    https://www.sudouest.fr/gironde/bazas/robert-boulin-et-les-reseaux-navarre-et-gallia-4757997.php?csnt=19276be417d

    Autrement dit, Paul Lafon n’a pas pu glaner d’informations sur Robert Boulin, qui ne figure dans le titre de la conférence que dans un but promotionnel.

    Eric Carlsberg à France-Inter, 2013
    Interrogé par Benoit Collombat
    https://www.radiofrance.fr/franceinter/affaire-boulin-de-nouveaux-temoins-sortent-du-silence-9278094

    BC : Vous êtes là, dans la mairie de Bordeaux, au moment où la lettre présentée comme la lettre de Robert Boulin arrive.
    EC : Je vois un homme d’une grande stature devenir blanc.
    BC : Comment réagit Chaban ?
    EC : Très très troublé, il est nerveux, il est triste, très très ému, blanc, et il dit qu’on l’a assassiné, il répète ça. Et il me montre la lettre en m’expliquant qu’il avait devant lui la preuve que Boulin ne s’était pas suicidé.
    BC : Et qu’est-ce qu’il vous dit ?
    EC : Il me dit qu’il a été assassiné parce que dans la signature, il y avait un signe qu’ils avaient gardé de leurs vieilles habitudes de la Résistance, un signe qui voulait dire que tout ce qui était au-dessus était faux.
    BC : Donc, il vous dit immédiatement qu’en regardant la signature, il y a un signe, un signal qu’ils avaient entre eux, personnel, lui montrant que tout ce qui était au-dessus, la lettre, c’était un faux.
    EC : Oui, il me dit, dans cette lettre, il n’y a rien de vrai, il n’y a que la signature qui est vraie, mais dans la signature, il y a ce signe que les autres n’ont pas vu, parce que c’était entre lui et moi.
    BCC : Et c’est quoi, ce signe ?
    EC : Je n’en sais rien
    BC : C’était un signal de compagnon de la Résistance ?
    EC : C’est l’impression qu’il m’a donné puisqu’il m’a dit « on avait cette méthode depuis la Résistance. C’est une méthode qui permet de s’envoyer des mots pour brouiller les pistes… »

    Où l’on voit donc Benoit Collombat, le « Grand journaliste d’investigation de France-Inter » qui a publié en 2007 son livre « Un homme à abattre, contre-enquête sur la mort de Robert Boulin », accepter sans sourciller que Boulin et Chaban aient pu se rencontrer dans la Résistance

    Les commentaires de Florence Mothe (11/10/2024)
    « En ce qui concerne la résistance de Chaban, elle n’avait rien à voir  avec Bordeaux, ville qu’il ne connaissait même pas à l’époque et qu’il a découverte fin septembre 1944 quand il a passé sa première nuit chez  ma grand-mère 23 rue Nicolas Beaujon.
    Sa résistance, entièrement parisienne, s’est limitée au COFI, structure montée avec Lorrain Cruse […] Il n’a donc jamais connu Boulin pendant la résistance et n’a jamais échangé de signes de connivence avec lui… »
    Florence Mothe estime que c’est pour des raisons personnelles, privées, qu’elle connaît, que Chaban estimait incongru que Boulin lui écrive.
    Il y quelques jours à peine, Florence Mothe a rencontré Eric Carlsberg qui lui a confirmé qu’il était dans le bureau de Chaban lorsque Gilbert Leroi, secrétaire général de la ville de Bordeaux est entré pour apporter la lettre.

    A suivre …

  6. Emmanuel de Chambost dit :

    J’ai suivi les conseils de Florence Mothe de me procurer le livre de Benoit Collombat (Un homme à abattre, contre-enquête sur la mort de Robert Boulin, Fayard, 2007). Les pages 70 à 75 sont consacrées à la période 1940-1944 et je me suis aperçu que ces pages sont plus ou moins la source de tout ce que l’on trouve dans les écrits postérieurs à 2007. Collombat a fait l’effort d’aller aux archives de Vincennes, il a tenter d’interroger quelques témoins. Je résume en élaguant les fioritures :

    « 5 août 1940. Robert Boulin, est accablé à la fois par la mort de son père et par la défaite de la France. Robert Boulin prend le maquis. En 1940, la famille de Josette Féraudet (témoin interrogée par téléphone en 2005, qui avant 10 ans en 1940) l’héberge pendant un mois dans sa maison de Barsac, à 20 km de son village natal de Villandraut où son père était boucher. Boulin veut échapper au STO, le Service du travail obligatoire imposé par l’occupant nazi. Il s’engage comme bûcheron dans les forêts landaises, puis rejoint la Résistance au sein du réseau « Navarre ». D4’près Josette Féraudet, son cousin Robert se donne un nom de Résistant, Bertrand en souvenir de Bertrand de Got, natif de Villandraut et élu pape en 1301.
    Dans les archives militaires que j’ai (je=Collombat) consultées, Robert Boulin est référencé comme « agent P2 », c’est-à-dire qu’il se consacre entièrement au réseau de résistance.
    Au sein du réseau « Navarre », comme les premiers résistants de l’intérieur, Robert Boulin joue « à la main chaude avec la mort », pour reprendre l’expression de son ami Chaban-Delmas (L’Ardeur., Stock, 1975, p. 83.)
    Boulin déclarera plus tard à son fils que « Quand Pétain faisait arrêter les juifs par les gendarmes français, on ne pouvait pas rester les bras croisés » ( Bertrand Boulin, Le Veilleur d’Argos, publié à compte d’auteur) »

    Collombat poursuit, et dans le paragraphe ci-dessous, je n’élague rien :

    « Croix de guerre, médaille de la Résistance, Boulin a connu le prix du sang. Dans la clandestinité, il fait sauter des trains, passer des juifs en zone libre. Il échappe in extremis à des arrestations, comme ce jour où la Gestapo l’attend en gare de Bordeaux, sauvé, sans le savoir, par un ami qui le convainc de descendre quelques minutes avant son arrêt pour partager un morceau de jambon et une rasade de vin. Quand il prend le maquis, la famille du cuisinier Raymond Oliver le protège un temps, à Langon (19 km de Villandraut). Un jour, la Gestapo fait même une descente en règle à son domicile. La maison est fouillée de fond en comble. Or Boulin y a caché des armes. Sa mère a juste le temps de pousser le lit devant le placard où celles-ci sont dissimulées. Des sanglots dans la voix, elle rejoue Le Malade imaginaire. Les nazis repartent bredouilles, non sans l’avoir giflée. (aucune référence pour tout le paragraphe)
    En février 1944, les Allemands procèdent à des arrestations en série dans la région bordelaise. La Résistance est aux abois. Seuls quelques groupes de résistants isolés, dont Robert Boulin, arrivent à s’en tirer. (aucune référence) »

    Collombat cite ensuite le témoignage téléphonique de Pierre Ferbos, ami de Robert Boulin, résistant arrêté en février 1944.

    « Dans la Résistance, les réseaux étaient extrêmement cloisonnés. Des petits groupes de sept ou huit, raconte Ferbos. Si quelqu’un se faisait prendre, ça ne dénonçait pas tout le réseau. Traumatisés par les trahisons, Ferbos et Boulin se côtoieront souvent après la guerre, sans évoquer une seule fois cette période de l’Histoire. Comme un voile noir dans leur vie. « 

    Après des considérations pour expliquer que Boulin ne voulait jamais parler de ces années de résistances pour ne pas remuer des affaires de trahison, Collombat poursuit :

    « Lors des arrestations massives de février 1944, Boulin passe miraculeusement entre les mailles du filet. Non seulement il échappe aux rafles de la Gestapo, mais il prend alors la tête des services de renseignement girondins du réseau « Navarre ». Les archives du service historique des armées en portent la trace.
    Pour les Allemands, en Gironde, Robert Boulin est alors un homme à abattre. Un homme traqué. Une circulaire de police (Circulaire de police du 7 juillet 1944. Archives de l’auteur). réclame son « internement administratif ». En clair : son arrestation. »

    Collombat rapporte alors les déclarations d’un troisième témoin téléphonique, Jean Sanders , cousin germain de Boulin.

    « « Un soir, on frappe à ma porte. Je tombe sur Robert Boulin ! Il était venu nous avertir de l’arrestation d’un membre du réseau. » Puis Boulin disparaît dans la nuit. Jean Sanders ne le reverra pas avant la Libération. »

    Mes commentaires sur ce bout d’enquête de Collombat viendront dans les jours qui viennent.

  7. Emmanuel de Chambost dit :

    Ces quelques pages que Collombat consacre à la vie de Robert Boulin pendant la Seconde Guerre mondiale (pp.69-75) révèlent à la fois sa méconnaissance historique de la période concernée et le projet de produire un récit hagiographique sans aucune rigueur et souvent à la limite du bidonnage.

    Méconnaissance de l’histoire de l’Occupation :

    – Collombat évoque d’abord de la part de Boulin un départ vers le maquis après le décès de son père. Personne ne prend le maquis en juin 1940, quel que soit le sens qu’on donne au mot maquis, qu’il s’agisse de se retirer dans des lieux sauvages pour se cacher ou qu’il s’agisse d’une plongée dans la clandestinité. Il n’y a que les communistes qui, après les tergiversations de juillet-septembre 1940, restent ou retournent dans la clandestinité pour ne pas se faire interner.
    – Après avoir suggéré le maquis dés 1940, Collombat écrit que Boulin s’engage comme bûcheron pour échapper au STO. Or, avant septembre 1943, le STO ne concerne pas les étudiants. Collombat ne se pose d’ailleurs pas la question de savoir si Boulin était étudiant, mais à l’évidence, il l’était puisqu’il passe son bac en juin 1940 et que cinq ans plus tard, il a deux licences en poche.

    Hagiographie et bidonnage :

    Produire un récit hagiographique permet à l’auteur de travailler en étroite collaboration avec la famille Boulin et donc d’avoir accès à ses archives, mais aussi de construire une légende d’un homme de bien, « à abattre » par les forces du mal.

    Ainsi, l’expression empruntée « jouer à la main chaude avec la mort » permet-elle de postuler que Boulin a pris des risques et de suggérer qu’il était un compagnon de combat de Chaban, étalon de la Résistance. Expression reprise sur le site de l’Assemblée nationale. La citation (L’Ardeur, p.83) est correcte, mais dans son autobiographie narcissique, Chaban ne mentionne évidemment jamais Boulin. De la même façon, Collombat n’hésite pas à écrire à la fois que Boulin est toujours resté muet quant à son passé résistant et à rapporter une réflexion faite à son fils : « Quand Pétain faisait arrêter les Juifs par les gendarmes français, on ne pouvait pas rester les bras croisés », suggérant ainsi quelque action de sauvetage des Juifs, suggestion reprise avec valeur ajoutée sur le site de l’Assemblée nationale : « en faisant passer des Juifs en zone libre ».

    Plus généralement, le bidonnage consiste à parsemer le récit de notes de bas de page renvoyant à des entretiens téléphoniques de témoins n’ayant jamais eu que des rapports furtifs avec Boulin en insérant des passages entiers sans aucune référence. Collombat nous raconte que les archives du service historique des armées(aucune référence précise) portent la trace de la montée en responsabilité de Boulin après l’hécatombe de février 1944, « il prend la tête des services de renseignements du réseau Navarre », titre ronflant mais concernant un réseau dont aucun historien national ou régional n’a jamais parlé sinon en dehors de la période 1941, avant l’arrestation de Loustaunau-Lacau et la structuration du réseau Alliance.

    Autre sujet d’ahurissement : La preuve que Boulin était traqué par la Gestapo résiderait dans une « circulaire de police de juillet 1944 réclamant son internement administratif », laquelle circulaire se trouverait « dans les archives de l’auteur ».

    Toutes ces critiques du livre de Collombat ne prouvent évidemment pas que Robert Boulin n’a pas pu être un résistant courageux et modeste. Pour une tentative de reconstitution de son parcours pendant la période 1040-1945, j’attends d’avoir lu « Le Dormeur du Val » publié en 2011 par Fabienne, fille de Robert Boulin.

    A suivre.

  8. Michel Bergès dit :

    Vigilance oblige ! La preuve est là que l’histoire de la Résistance est parsemée de représentations postiches et bidonnées… après coup. Ce qui ne signifie pas qu’elle n’a pas existé et qu’il faille confondre les victimes et les bourreaux (cf. la place des « Allemands » nazis dans de telles reconstructions, voire celle donnée à « Vichy » : c’est Disneyland ou le Parc d’Astérix !). D’autant qu’à Bordeaux et en Aquitaine, s’est déroulée l’Affaire Grandclément, où une large part de la Résistance avait passé un pacte avec la Gestapo (Friedrich-Wilhelm Dhose en étant le chef, que j’ai longuement interviewé dans le Schleswig-Holstein, en avril 1985…).
    Le dossier concerné ici reste celui de … l’idéologie « chabaniste » locale, dans laquelle ont baigné maints historiographes ultérieurs, et non des moindres (cf. les « frères Chastenet », dont il faut lire aussi l’hagiographie encensant « CHABAN »…).
    Tout cela concerne Bordeaux, ville-édredon et trou noir de la politique française déjà en 1871, 1914, 1940 et … 1944. Après aussi, avec « l’atlantiste » Chaban, puis « l’européiste » Juppé.
    Du travail en perspective ?
    MB

  9. ADENOT Jean-Michel dit :

    Je persiste, il serait utile d’aller investiguer le dossier GR 16P, ne serait-ce que pour prendre connaissance des pièces versées par RB à l’appui de sa demande d’homologation. Qui sont ses garants ? Que revendique-il comme acte de résistance ? Il y a parfois quelques surprises dans ces dossiers qui ne sont, rappelons le, que des suites administratives données à partir des déclarations des candidats à ces homologations FFI, FFC, DIR …

  10. Emmanuel de Chambost dit :

    Merci à tous ceux qui ont participé à ce débat. Comme le fait remarquer Jean-Michel, pour bien traiter le sujet, il faudrait donc aller explorer le dossier GR16P, ce que je ne ferai pas n’étant pas assez motivé par le sujet. Il semble que Fabienne Boulin-Burgeat, fille de Robert  ait consulté ce dossier. Dans son livre, Le Dormeur du Val (2011), elle présente dans les bas de pages du premier chapitre une chronologie complètement déconnectée du texte que je livre pratiquement in extenso :

    Juin 1940 : Robert passe son bac à Bordeaux. Décés de son père. Robert choisit alors de faire des études de droit, plus courtes que celles de médecine qu’il projetait de faire.
    1942 : Mission de renseignement auprès du capitaine Dunesme, dit « le Jardinnier »
    1943 : rejoint le réseau Navarre, chargé d’accomplir des missions de renseignement, de préparer des terrains de parachutage et, plus tard d’organiser et d’armer la Résistance.Robert est responsable départemental des renseignements, agent P2
    Juin 1944 : Licence de lettres, licence de droit
    Juin 1944 : Robert entre à l’école d’officiers de Tarbes
    12 Juillet 1944 : engagement volontaire dans l’infanterie, puis le train où il sert comme sous-lieutenant. Il prend part aux combats de La Rochelle et de la pointe de la Grave pour la libération du territoire. Il passera lieutenant en 1947
    30 mai 1945 : Boulin prête le serment professionnel d’avocat.
    1946-1947 : Croix de guerre 1939-1945, Croix d’honneur franco-britannique. Décret attribuant àRobert Boulin la médaille de l Résistance (J.O. 23/12/1948)
    1945-1958 : Avocat stagiaire à Bordeaux, puis, à partir de 1947, avocat ) Libourne
    24 mars 1951 : Le dossier de Résistance de Robert Boulin est établi. Selon ce document, il « participa à la fabrication de pièces d’identité pour les membres de la Résistance, transports des armes et des explosifs, fabriqua du matériel radio, fournit un hébergement gratuit et habituel pour les réunions clandestines, hébergea des résistants traqués, des militaires et parachutistes alliés ou évadés et les fit parvenir en zone libre. Il détruisit également des voies de communication.

    Difficile de faire le tri dans ces informations dont certaines sont irrecevables comme l’entrée dans l’école d’officiers de Tarbe et l’engagement dans l’infanterie en juin et juillet 1944, avant la libération du Bordelais.

    Ce que je conclus personnellement de cette affaire :

    – Pendant les années d’occupation, Robert Boulin a suivi à Bordeaux des études de droit et de lettres qui lui ont permis de passer ses licences de droit et de lettres. Peut-être l’année scolaire 1943-44 s’est passée en partie dans la clandestinité à cause du STO qui peut concerner les étudiants à partir de septembre 1943.
    – Pendant ces années-là, Robert Boulin a très vraisemblablement été impliqué dans les activités de groupes résistants non clairement identifiés, qui se sont fait homologuer sous le nom de réseau Navarre.
    – Il a certainement participé après août 1944 et jusqu’en mai 1945, dans la nouvelle armée régulière française, aux combats contre les troupes allemandes repliées dans les bases de l’Atlantique

    Ce sont les mêmes conclusions auxquelles parvient Guy Penaud (Pour en finir avec l’affaire Boulin, L’Harmattan, 2014.

  11. Pouvez-vous avoir la gentillesse de m’indiquer quelles actions ont été celles de la comtesse Jacqueline de Chabannes, propriétaire du château de La Brède, durant la guerre. Je sais qu’il y eu, en particulier, plusieurs parachutages. J’ignore de qui ou de quoi, à quelles dates, quels furent les avions largueurs, leurs pilotes, etc… Et à quel réseau elle appartenait. Etait-ce l’O.C.M. représenté dans le secteur par Pierre Séverac ?
    Merci d’avance et bravo pour tout ce que vous faites.

  12. Lavaud Marie-Catherine dit :

    Cette semaine, je suis tombée sur le DVD  » Crime d’état » mis en tête de gondole par la bibliothèque de Lyon Part Dieu. Film de Pierre Aknine avec François Berléand et Philippe Torreton. J’ai donc relu vos participations sur le débat concernant les faits de Résistance de Robert Boulin.
    Quelques idées me viennent à l’esprit: si Robert Boulin a fait passer des juifs en zone libre, il est possible qu’il soit connu à Yad Vachem.
    Si j’ai bien compris, le fait que Boulin prenne la tête des services de renseignements du réseau Navarre reste flou.
    ça me fait penser à l’héroïne Marguerite Flavien-Buffard (Jura): comment a-t-elle pu se retrouver dans la direction de la Résistance à Lyon en 3 mois après s’être fait enrôler par les FTP de Lyon en février 44 alors qu’elle était exclue du PC depuis 1940?
    Je ne suis pas historienne mais j’essaie de voir plus clair sur l’imbroglio des réseaux de résistance particulièrement dans la zone Jura/ Saône et Loire

    • Emmanuel de Chambost dit :

      Merci pour votre commentaire.
      Peut-être Boulin a-t-il aidé des Juifs, comme des centaines de milliers de Français le firent, mais ce dont je me suis convaincu au cours de cette enquête, c’est que les deux sources faisant état d’un Boulin faisant passer des Juifs en zone libre – l’assemblée nationale et Collombat – ne sont pas indépendantes, l’une a copié sur l’autre, que cette information n’est étayée par aucune référence sérieuse, et qu’il y a lieu de penser qu’il s’agit d’une légende familiale générée par une des rares confidences que fit Boulin à son entourage: « Quand Pétain faisait arrêter les Juifs par les gendarmes français, on ne pouvait pas rester les bras croisés ».
      Je ne connaissais pas Marguerite Flavien-Buffard. D’après l’article que le Maitron lui consacre, un certain Christian Langeois lui aurait consacré un livre. Le livre est peut-être sérieux, mais le même Christian Langeois a signé avec deux autres l’article du Maitron en question, article pour le moins elliptique, où figure une perle qui fait tache : « Alors que son mari était prisonnier de guerre, elle fut arrêtée une première fois par les autorités de Vichy et internée à Dijon en mai 1940. »

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