
Isabelle VAHA
Il semblerait que le sujet des prisonniers de guerre soit encore loin d’être complètement exploré. A ce jour, il est souvent question d’une vision plutôt militaire de celui-ci, assortie d’inventaires comptables, de recensements de trajectoires ou encore de l’encadrement régalien spécifique de ces soldats mis au pas par les Allemands. Il est aussi question de batailles de reconnaissance post-conflit ou bien des nombreuses activités d’assistance[1] qui leur sont accordées pendant leur captivité. Mais ils sont également les acteurs involontaires de la célèbre mascarade organisée par Laval, appelée « La Relève », qui consistait à faire croire aux Français que travailler volontairement en Allemagne permettrait un retour hâtif des pères, des fils ou des frères. Actuellement, il manque vraisemblablement des études plus larges sur le quotidien des captifs au sein des Stalag en Allemagne. Il existe, certes, des carnets intimes, des témoignages écrits pour la famille, souvent transmis post-mortem et quelques ouvrages autobiographiques. Mais dans son ensemble, l’observation clinique du prisonnier est plutôt restreinte sauf dans l’ouvrage de Christophe Lewin, Le retour des prisonniers français, publié par les Editions de la Sorbonne, en 1997.
C’est au Service des Manuscrits à la BNF qu’est conservée une information plutôt intimiste et méconnue : l’existence de « Mutuelles des enfants » abondée par des cotisations régulières ou ponctuelles des prisonniers eux-mêmes. De quoi s’agit-il ?
Mes recherches doctorales m’ont conduite à consulter les journaux et rapports de plusieurs camps de prisonniers qui révèlent l’existence de collectes caritatives réalisées au sein même des camps de prisonniers en Allemagne converties en Mutuelles ou Caisses d’entraide. Dans certains, il est créé une « Mutuelle des enfants » dont les objectifs sont, à la fois, un rappel moraliste (les soldats prisonniers doivent conserver leur dignité malgré leur défaite et leur comportement jugé, par certains, inacceptable) et en même temps, celui de soulager la situation matérielle des enfants. Il faut insister sur cette dimension dite moraliste. En effet, la doxa vichyste définit abondamment le rôle que doivent obligatoirement jouer les pères de famille, en particulier. D’ailleurs, une brochure[2] abondamment illustrée, éditée par le Commissariat à la Famille, leur est destinée : « Futurs chefs de famille…sera pour vous de belles moissons selon que vous opterez pour une vie saine, sobre et pure. » De plus, Pétain, dans son petit livre[3] édité par son Cabinet et destiné aux enfants, outre de leur présenter une liste de commandements pressants, rappelle à tous que « la patrie demeure intacte tant que subsiste l’amour de ses enfants pour elle. » La définition du terme « enfants » est, bien entendu, à prendre au sens large mais il interpelle également la filiation familialiste défendue par l’idéologie vichyste, dans une société qui n’existe que par la famille. Pétain clôt d’ailleurs l’opuscule par un conseil : « Enfants de France, vous avez lu ces belles pages, emportez-les chez vous et que toute famille les relise souvent. Ainsi, de votre côté, vous facilitez la tâche du Maréchal[4]. » Quant aux prisonniers de guerre eux-mêmes, Pétain se souvient de ces derniers dans son message du 8 octobre 1940 : « Le sort des prisonniers retient en premier lieu mon attention. Je pense à eux parce qu’ils ont lutté jusqu’à l’extrême de leurs forces et que c’est en s’accrochant au sol de France qu’ils sont tombés aux mains de l’ennemi[5]. »
Ce n’est pas pour autant qu’il s’agit de relativiser la sincérité des prisonniers dans leur fonction parentale qui peut s’exercer bien au-delà des prescrits idéologiques. La séparation des pères de leurs enfants est une réalité qu’il serait indécent de nier.

Livret du Maréchal Pétain destiné aux enfants – Coll. Isabelle Vaha.
Il est donc nécessaire de poser des actes qui formalisent concrètement cette parentalité paternelle parce qu’il faut « lutter contre l’indifférence et de mettre l’enfant à l’honneur. » Des collectes d’argent sont alors organisées qui s’adressent aussi bien aux prisonniers qui n’ont pas d’enfants que ceux qui ont une famille. Dans le Stalag IV B, c’est une mutuelle « Souvenir aux morts et assistance à leur famille » qui pourvoient à l’avenir des orphelins. Lire la suite et télécharger gratuitement l’article entier en PDF => VAHA_I_Mutuelles sociales_des_enfants_Vdef
——————————————————————-
[1] Organisées par la Direction Générale des Prisonniers de Guerre et ses organismes satellites.
[2] Fonds documentaire personnel
[3] Fonds documentaire personnel
[4] Idem
[5] La France Nouvelle, Appels et Messages, 17 juin 1940, 17 juin 1941, Maréchal Pétain, Livre édité sous la haute autorité et le contrôle personnel de Monsieur le MARECHAL PETAIN, CHEF DE L’ETAT (libellé ainsi sur le livret) (Fonds documentaire personnel)

VAHA Isabelle, Où sont leurs enfants ? Pères prisonniers, parents partis travailler en Allemagne, Editions Nouvelles Sources, septembre 2025 (20 euros).
A lire, sur le site de HSCO :