
De l’ambiguïté des histoires de Vichy.
Il n’est certes pas simple d’écrire une « nouvelle histoire de Vichy » qui était le titre non pas du dernier opus sous la direction de Laurent Joly mais d’un livre de Michèle Cointet publié en 2014. Celui « sous la direction » de Laurent Joly, qui s’intitule Vichy, histoire d’une dictature (Tallandier, 2025) est incontestablement l’histoire d’une campagne de presse réussie. Une pleine page du Monde et une série de cinq épisodes sur France Inter introduits ainsi par la journaliste Stéphanie Duncan : « Sur le régime de Vichy on croyait tout connaître, mais grâce à des documents inédits, des recherches récentes ont révélé à quel point les hommes de Vichy ont été les acteurs conscients de ce déshonneur quand d’autres choix étaient possibles. On en parle toute cette semaine avec vous, Laurent Joly » Présenté comme le spécialiste de l’histoire de Vichy, on voit que l’historien du CGQJ n’aura pas perdu de temps pour chausser les pantoufles encore tièdes de celui qui était considéré comme l’historien de référence de la période, Jean-Pierre Azéma décédé en juillet 2025. Plus de 30 ans après l’ouvrage collectif « La France des années noires », c’est donc autour de Laurent Joly que s’opère une relève constituée d’historiens qui ne sont pas sans doute pas des jeunots, mais qui ont été moins impliqués dans leurs sujets respectifs que les anciens de la vieille garde. La relève est inéluctable, mais, comme on va le voir, la jeune garde est pour le moins un peu rapide à faire table rase du passé.
Dans l’introduction, Laurent Joly prévient que « L’objectif du présent ouvrage, réunissant une dizaine d’historiens et d’historiennes spécialistes du régime de Vichy, est donc, précisément, d’analyser ce qui caractérise une dictature dans un contexte exceptionnel. » Il ne semble pas que cet objectif ambitieux ait été communiqué ni aux co-auteurs ni d’ailleurs à la presse. Dithyrambique, Le Monde, n’y aura vu qu’une nouvelle synthèse, particulièrement bien menée.
Ce Vichy, histoire d’une dictature, publié plus de cinquante ans après la France de Vichy de Paxton, est le plus paxtonien des ouvrages qu’il m’ait été donné de lire, plus paxtonien que Paxton lui-même qui en 1997 prenait quelque distance avec ce qu’il avait publié en 1973. En octobre 2020, dans un entretien avec Nathalie Peeters, le très anti-paxtonien Jacques Semelin présentait un tableau de l’historiographie sur la Shoah en France où un couple de brillants historiens, lui-même et Laurent Joly étaient en train de tourner définitivement la page Paxton. Simultanément Semelin était invité à présenter un papier dans le numéro spécial de la Revue d’histoire de la Shoah consacré à l’état de la connaissance scientifique sur « Vichy, les Français et la Shoah ». Terminé, en 2025, le compagnonnage avec Semelin qui n’est pas même cité une seule fois en 2025. Mais que Semelin se rassure, il n’est pas le seul tricard à être carrément blacklisté dans ce que Florent Georgesco présentait dans Le Monde comme « une des plus magistrales mises à jour historiques qu’il ait récemment été donné de lire».
Ainsi, dans sa Note liminaire à la bibliographie, Joly valide ce qu’aucun historien n’avait encore osé faire, les indéfendables pages (423-427 de l’édition de poche 1997 de La France de Vichy) où Paxton triture les chiffres du STO additionnées à celui des prisonniers de guerre pour conclure qu’en dépit des compromissions de Vichy, la France avait été plus exploitée que la Belgique et les Pays-Bas, et même que l’URSS et la Pologne. Selon Joly, « Au terme d’une analyse serrée de quatre pages, Robert Paxton conclut, concernant le STO, que la France a été autant pressurée que la Belgique et les Pays-Bas ».
Produire une histoire de Vichy plutôt qu’une histoire de la France pendant la Seconde guerre mondiale est une option qui n’est pas neutre et conduit tout naturellement en isolant « Vichy » de son contexte géopolitique à en faire un avatar de la bête immonde qui sommeille au fond de la France depuis les années 1930 et qui ressurgit au XXIeme siècle sous sa forme zemmourienne. Un auteur unique peut choisir de limiter son sujet pour ménager sa peine, mais la formule de l’ouvrage collectif devrait précisément permettre de s’affranchir de cette contrainte.
Dénoncer les crimes de Vichy pour mieux combattre Zemmour est un raccourci qui rend bien compte de la tonalité de l’ensemble du projet. Sans doute, tous les auteurs qui ont offert leur collaboration à Laurent Joly ne sont pas au diapason, mais ils ne sont que des vedettes américaines invitées à célébrer la tête d’affiche qui s’octroie l’exclusivité du plat de résistance : « Vichy et les Juifs ». Dans sa note historiographique, Joly constate en effet que depuis 1990 jusqu’à nos jours « le régime de Vichy est de plus en plus perçu à l’aune de l’extermination des juifs… » ou pour reprendre les termes de Paxton en 1997 « L’antisémitisme d’État est devenu la « pierre de touche du jugement global sur Vichy ». Lire et télécharger l’article entier sur le site d’Emmanuel de Chambost => https://edechambost.net/Paxton/Vichy_histoire_dune_dictature_2025.html