Hommage à Gilbert Moreux, par Jean-Marc Berlière

Gilbert Moreux – Photo source HSCO

 

À Gilbert…

Le 10 septembre 2007, je recevais un exemplaire d’un ouvrage (Le Secret d’Alice) écrit par un certain Gilbert Moreux avec cette dédicace : « Hommage d’un amateur à un pro ».

J’ai contacté l’auteur pour le remercier, lui rappeler que le mot amateur vient du verbe aimer et lui dire que par une curieuse coïncidence, je venais justement d’écrire un texte pour dire combien les « amateurs » – dès lors qu’ils respectaient la méthode de la recherche historique – étaient précieux puisqu’ils comblaient les lacunes, les réticences, les pudeurs, les intérêts, les calculs des historiens professionnels et notamment universitaires.

Depuis cette date, une amitié est née et nous n’avons cessé d’échanger. C’est de nos conversations, de nos rêves et délires qu’est née l’idée de créer une association qui regrouperait tous les chercheurs amateurs qui le souhaiteraient pour échanger trouvailles, réflexions, découvertes archivistiques, cotes d’archives, documents et surtout pour les aider dans leurs démarches, leurs recherches dans le labyrinthe des archives, dans la rédaction de leurs écrits, dans la recherche d’éditeurs…

Avec la complicité de Franck Liaigre et celle d’amis et connaissances de longue date de Gilbert, nous avons monté un improbable « colloque non-universitaire » à Bourges qui a réuni plus de 100 personnes de toutes origines géographiques, intellectuelles, professionnelles – du préfet ou général en retraite au vigneron -… tous unis par la même passion : la recherche de la vérité sur des faits obscurs, occultés, souvent tabous, au risque assumé, dès lors que l’on sort de la saga officielle et de la doxa qui constituent depuis plus de 70 ans les frontières de la bien-pensance historique et politique, d’être taxés de « révisionnisme », de « pétainisme», ou d’être un « fils de collabos »… que sais-je encore, et de salir la Résistance et la légende officielle qui analyse la guerre, l’Occupation en termes manichéens, un combat exemplaire des bons contre les méchants !

Tous les universitaires spécialistes contactés ayant décliné ou ignoré notre proposition de nous rejoindre pour aider, conseiller, encadrer ces bonnes volontés, nous avons donc décidé de créer une association… d’amateurs !

HSCO (que de débats autour du nom) est ainsi née à Tulle le 17 octobre 2014 et, tout naturellement, Gilbert en a été élu président.

Depuis lors, certains nous ont quittés, d’autres ont rejoint cette association HSCO dont les membres, comme nous en avions rêvé, cherchent, écrivent, publient, échangent, s’assistent et sortent ces faits qu’on a trop longtemps tus, ignorés ou méconnus à la lumière, redonnant ainsi à la période et ses acteurs, l’épaisseur, la complexité, les contradictions, en un mot la complexité humaine qui sont les leurs. Il suffira pour s’en convaincre de jeter un œil à la bibliographie des membres de HSCO.

Gilbert sentant ses forces et sa capacité de travail décliner a décidé, il y a trois ans, de passer la main et, au moment même où il nous quittait, ce samedi matin, l’assemblée générale annuelle de HSCO se tenait dans la mairie de Vineuil, à moins de 500m de chez lui.

Le meilleur hommage que l’on puisse lui rendre est de continuer dans ce chemin. Pour ce faire, nous pouvons faire toute confiance à Anne-Marie et à Jean-Michel, et à toute l’équipe qui préside aux destinées de l’association, à son fonctionnement et à sa production scientifique.

Le texte qui suit reprend en partie, la préface que j’avais rédigée à la demande de Gilbert pour un de ses livres (Dans le labyrinthe des secrets de la Libération)

Gilbert Moreux ou l’exigence de vérité

Dans une période où le « devoir de mémoire » est devenu une injonction permanente, parfois pesante, où l’histoire est régulièrement mobilisée voire instrumentalisée à des fins idéologiques et politiques, voire électoralistes, le livre que Gilbert Moreux a consacré à la Libération dans le Berry est exemplaire.

D’abord parce que, si c’est un « devoir de mémoire », peu sont de cette qualité, de cette hauteur morale et de cette exigence intellectuelle. Ce livre est d’abord un hommage sensible à ce père dont Gilbert Moreux évoque avec émotion la personnalité et les souvenirs qu’il en a conservés jusqu’à son assassinat, le 5 juin 1944, opéré par d’obscurs tueurs obéissant aux ordres d’une autorité occulte, longtemps anonyme.

C’est aussi un hommage émouvant à une mère admirable qui, dans les conditions et l’atmosphère que l’on devine, cette « femme d’un collabo » a fait face aux difficultés innombrables que son projet a rencontrées et n’en a pas moins réussi, à l’issue d’un long combat administratif et judiciaire, à obtenir que ce drame absolu dans sa vie et celle de ses enfants que fut l’assassinat de son mari, soit considéré comme le résultat d’une méprise et obtenir, en décembre 1952, le versement d’une pension de veuve civile de guerre.

Mais ce livre est bien autre chose qu’un devoir de mémoire filiale. Il traduit une exigence de vérité qui est au cœur des enjeux scientifiques et moraux du travail d’historien.

Dans les recherches qu’il a conduites depuis 20 ans pour répondre à cette lancinante question — pourquoi mon père ? — Gilbert Moreux a rencontré l’Histoire, telle que nous la concevons et telle qu’elle devrait être.

Gilbert Moreux n’est pas un historien professionnel ni académique, mais il a tout compris et son livre est un vrai ouvrage d’historien, du moins comme on aimerait en rencontrer et en lire beaucoup …

Redisons avec force que l’histoire n’est pas une science exacte comme peuvent l’être les mathématiques, la biologie ou la physique. Mais elle est deux choses essentielles que l’on oublie trop souvent.

Elle est d’abord une éthique que l’on pourrait caractériser comme la recherche obstinée, la quête absolue, sans fin, et quel qu’en soit le prix, de la vérité. Au risque bien sûr de ne jamais l’atteindre, au risque de la cerner de trop près et d’en rester durablement troublé, ébranlé, ébloui, assourdi… mais aussi de l’approcher suffisamment pour pouvoir dire avec honnêteté ce qui est vraisemblable, ce qui est assuré, ce qui est manifestement faux : ce qui peut s’avérer difficile, voire dangereux quand une « vérité officielle » largement légendaire a été édifiée depuis longtemps par les acteurs eux-mêmes, avec la complicité volontaire ou inconsciente d’historiens dont l’apparente naïveté, la cécité réelle ou affectée servent parfois des intérêts bien compris.

L’histoire est aussi une méthode qui l’a constituée en science à la fin du XIXe siècle. Une méthode fondée sur la recherche et l’exploitation méthodique de toutes les archives contemporaines de l’événement, leur critique et leur « croisement » systématiques : ce qui implique notamment de savoir comment ces archives ont été constituées, où elles se trouvent, qui les a produites, dans quels buts et quelles conditions. Il est clair que cette méthode, qui n’est possible qu’avec « l’ouverture » des archives et nécessite un travail de bénédictin, met à mal la plupart des témoignages d’acteurs et de témoins qui apparaissent pour ce qu’ils sont : de simples points de vue, des interprétations, des souvenirs réels ou reconstruits, directs ou de seconde main, plus ou moins faussés, tordus, gauchis, forcément limités, toujours partiels et subjectifs, souvent partiaux, intéressés, mensongers. Les témoins et les acteurs oublient, interprètent, transforment, reconstruisent, mentent… On ne saurait fonder l’écriture de l’histoire sur la mémoire dont on sait depuis Freud qu’elle n’est rien d’autre que l’organisation de l’oubli… Et c’est vrai qu’il y a beaucoup de choses à oublier parfois pour trouver le sommeil. C’est pourquoi les histoires uniquement fondées sur les témoignages et les récits des acteurs sont à considérer pour ce qu’elles sont : des histoires mémorielles, partiellement légendaires.

La mémoire n’est pas l’histoire pas plus que la commémoration n’est la connaissance.

Combien de fois, Gilbert a troublé par ses écrits, ses prises de paroles, des cérémonies commémoratives, des conférences, des conservateurs de musées de la Résistance dont des écrits approximatifs et mal renseignés, un récit mensonger, des exploits imaginaires cachaient une réalité nettement moins glorieuse voire sordide (Capitaine Daniel…)

Pour élucider la mort de son père — qui comportait aussi sa part de légende familiale, locale, idéologique — Gilbert Moreux s’est donc fait historien, c’est-à-dire chasseur et « dépouilleur » d’archives. Ce faisant, il a abordé aux rives dangereuses et agitées d’une période encore brûlante — l’Occupation — et d’un passé qui passe d’autant moins qu’il a été trop longtemps obscurci, voilé par des récits légendaires et officiels, idéologiquement marqués, qui ont valeur de textes sacrés. Cette période délicate, complexe, controversée, il l’aborde, difficulté supplémentaire, par son versant le plus noir — donc le plus occulté, le plus chargé d’affects, de passions, le plus pollué par l’idéologie, le mensonge, le silence, les non-dit— celui de la Résistance et des crimes et règlements de comptes commis en son nom, dans le Berry, pendant la période qui va, grosso modo, du débarquement de juin 1944 à la libération du territoire, voire au delà

Ce faisant il va se heurter à deux tabous, tenter d’investir deux citadelles défendues par des gardiens du temple, farouches défenseurs d’une « vérité » officielle qui tient du dogme et de la foi. Pour ces gendarmes du passé, les choses sont claires et simples, blanches ou noires : un homme « exécuté » par la résistance ne pouvait être qu’un « collabo » ; un authentique résistant ne pouvait avoir été tué que par les « boches » ou les « miliciens » ; un résistant arrêté ne pouvait que mourir sous la torture en gardant le silence, s’il parlait il n’était alors qu’un traître à abattre ; un déporté l’était forcément pour fait de résistance, etc… On n’en finirait pas de relever ces affirmations manichéennes à la limite de la caricature et de la falsification qui foisonnent dans une certaine littérature à prétention historique dont Gilbert Moreux donne à lire quelques extraits qui seraient savoureux s’ils n’étaient que stupides. « Le fou croit qu’il sait, seul le sage sait qu’il croit » : ce proverbe (chinois ?) vient souvent à l’esprit à la lecture des erreurs, de l’obstination dans l’erreur, de l’aveuglement, des mensonges de certains « historiens » ou « porteurs de mémoire » dont cet ouvrage démontre l’impudence et la mauvaise foi.

Le lecteur découvrira donc dans ce livre des trouvailles archivistiques qui mettent à mal quelques légendes contemporaines du Bas-Berry, et éclairent d’une lumière sinistre les côtés obscurs et trop longtemps occultés d’une résistance qui diffère sensiblement de l’épopée héroïque présentée par des auteurs peu scrupuleux et peu soucieux de vérité qui considèrent la critique historique comme une insulte faite à la Résistance, une réhabilitation rampante de Vichy. Ils y découvriront des commandos de tueurs « à façon » assassinant sans états d’âme et sans les connaître, sans jugement ni enquête, les cibles désignées par des chefs inconnus sur la foi de rumeurs invérifiables, de critères simplistes : de classe, d’étiquette politique ou de religion… Ils y découvriront également d’autres victimes inattendues de ces tueurs : des résistants abattus pour des raisons demeurées obscures, mais dont le travail de Gilbert Moreux restitue l’humaine condition, des êtres humains, faits de chair et de sang, avec leurs faiblesses, leurs erreurs, qui ont succombé à l’aveuglement, au fanatisme ou à des dissensions alors mortelles. L’historien – le vrai serais-je tenté d’écrire – sait reconnaître et corriger ses erreurs. Au fur et à mesure de la découverte de nouvelles sources, il est amené à préciser, corriger, réviser ce qu’il avait écrit : c’est ce que fait Gilbert dans son Labyrinthe des secrets… En ce sens, Dans le labyrinthe des secrets de la Libération participe d’un mouvement irréversible : la recherche dans des archives désormais ouvertes -du moins le souhaite-ton -va rendre caducs, voire ridicules et obscènes, nombre d’ouvrages et d’études dont le seul intérêt – et il est TRES important bien sûr —est de permettre d’étudier la construction mémorielle, l’édification des légendes sur lesquelles la France a vécu depuis plus de 70 ans. L’histoire de la période en sortira différente, moins simpliste et manichéenne, moins exaltante aussi, mais plus proche de la vérité.

Ne serait-ce que pour cela, ce livre est un livre salutaire, important, et on souhaiterait qu’il fût lu par tous les amateurs et tous les amoureux de l’histoire et, pourquoi pas, quelques apprentis historiens ?

Mais je manquerais cependant l’essentiel si je n’ajoutais pas qu’outre cet intérêt-là, ces pans d’histoire arrachées aux ténèbres, le livre de Gilbert Moreux est aussi un livre de plaisir dont on savoure constamment l’écriture à la fois subjective, très personnelle et gourmande.

Gilbert Moreux aime écrire et il sait écrire.

Gilbert Moreux est un conteur autant qu’un amoureux de la langue qu’il travaille, polit et peaufine avec méthode et talent.

Il sait mieux que quiconque nous faire part de son émotion au matin d’un voyage vers de lointaines archives, rapporter un dialogue, une rencontre, évoquer son trouble devant le document qu’il y a retrouvé et qui complète un puzzle travaillé et repris depuis des décennies. Il sait mieux que quiconque emmener le lecteur dans sa quête, restituer des rencontres improbables, des échanges d’une grande émotion dans lesquels il n’hésite pas à se mettre en scène.

Il sait aussi, avec pudeur et sans pathos traduire en termes simples les drames humains que furent pour les familles ces exécutions sommaires, assassinats, règlements de comptes, vengeances locales d’une Libération qui ne fut pas cette grande fête fraternelle, cette ivresse de la liberté retrouvée qu’on présente dans les manuels ou les documentaires télévisés.

Ce faisant, il contribue à éclairer, ces questions toujours débattues — mais de façon terriblement savante et conceptuelle, « académique », vidées de leur sang, déréalisées — de la violence sociale, de la « quasi-guerre civile », des luttes locales pour le pouvoir à la Libération, dont le Berry, comme d’autres régions, fut un théâtre exemplaire et particulièrement sombre.

JmB

PS : cette recherche de la vérité, même contre une opinion d’autant plus unanime dans son aveuglement qu’elle ne sait des faits que ce qu’on lui donne à en connaître, a guidé le dernier combat de Gilbert : sortir de la bien-pensance qui voudrait faire croire que Mis et Thienot étaient innocents de l’assassinat du garde-chasse Boistard et victime d’une erreur de cette justice de classe que dénonçaient pêle-mêle les défenseurs de Dominici, Ranucci, Seznec… On sait depuis les ouvrages de Jean-Louis Vincent (Affaire Dominici : la contre-enquête, Vendémiaire, 2016 ; Affaire Ranucci : Du doute à la vérité, éditions François Bourin, 2018) et de Michel Pierre (L’impossible innocence. Histoire de l’affaire Seznec, Tallandier, 2019) ) ce que valaient de telles accusations. On attend avec impatience l’édition du livre que Gilles Antonowicz a consacré à l’affaire Mis et Thiénot, livre dont Gilbert a pu lire le manuscrit et dont il me disait encore au seuil de l’été, combien il complétait heureusement le sien qu’il n’avait pu mener à ce qu’il aurait souhaité qu’il fût.

Gilbert Moreux, bibliographie :

Pourquoi mon père ? Éditions AàZ Patrimoine, 18300, Sury-en-Vaux. ISBN 2-913790-42-9

Le Secret d’Alice. Pour survivre à une tragédie. Suivi de la mort de Maxime. Entretiens entre deux orphelins de guerre, Éditions AàZ Patrimoine, 18300, Sury-en-Vaux. ISBN 9-782913790582

Capitaine Daniel. La légende et les faits, AàZ Patrimoine. ISBN 9-782365940955

Dans le labyrinthe des secrets de la Libération. Résister aux vérités convenues, même éditeur. ISBN 9-782913790902

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