
René Bousquet – L’énigme d’un fonctionnaire républicain sous l’Occupation (1940-1944), Limore Yagil, SPM, 367 p., 38 €
En France, sous la férule de Laurent Joly, un historien considéré par les médias comme ‘’le’’ spécialiste de la Shoah, s’est progressivement construit un discours si accablant pour ‘’Vichy’’ qu’il en arrive à générer des caricatures de nature à trouver leur place dans un nouveau dictionnaire des idées reçues. Rompant avec la vision nuancée que pouvait avoir l’historiographie française du temps de Marc Ferro ou Jean-Pierre Azéma, Joly qualifie la politique conduite par Laval et Bousquet de ‘’criminelle’’ et ne lui reconnaît pas l’excuse d’avoir été menée ‘’sous la contrainte de l’occupant’’. Cela ne manque pas d’étonner, mais le regard porté par les historiens israéliens est tout autre. En 2008, Simon Epstein avait déjà lancé un premier pavé dans la mare en publiant chez Albin Michel une somme intitulée Un paradoxe français où il faisait le compte des antiracistes ‘’de gauche’’ ayant nagé dans la Collaboration et des antisémites ‘’de droite’’ peuplant les rangs de la Résistance. En 2012, dans son livre Vichy et la Shoah, le rabbin Alain Michel en lançait un second en martelant : ‘’c’est l’Allemagne qui a imposé la solution finale en France, l’antisémitisme français était ségrégationniste et non pas assassin’’. Aujourd’hui, c’est Limore Yagil, professeure et chercheuse à l’université de Bar-Ilan en Israël qui en lance un troisième en rappelant que ‘’ce n’est pas Vichy qui a pris l’initiative de déporter et d’exterminer les Juifs, mais les nazis qui dominaient l’Europe.’’ Elle pose également cette question : ‘’Si Vichy en a été complice, pouvait-il faire autrement ? A Vichy aussi, écrit-elle, on a essayé de limiter la main mise allemande, on a discuté et tenu tête’’. Selon elle, René Bousquet ‘’fait partie de ces fonctionnaires qui ont eu le courage d’agir à l’encontre des exigences allemandes.’’ Nul doute que ces conclusions mécontenteront l’omniscient Joly. Nul doute également que cet ouvrage extrêmement documenté, au point que sa densité en rend la lecture difficile, sera accueilli dans les médias ‘’mainstream’’ par un silence sibérien. Un livre faisant amèrement regretter que le procès de René Bousquet n’ait jamais eu lieu. Son assassinat par Christian Didier, un sinistre crétin se prenant pour un justicier, priva la France du seul procès qui aurait peut-être enfin permis d’y voir clair dans les responsabilités entourant les déportations.
Gilles Antonowicz, dernier ouvrage publié, Mort d’un collabo, Litos.
(Article paru dans Service Littéraire n° 206, septembre 2026).
4e de couverture :
Présentation
Fils d’un notaire de Montauban, René Bousquet devint en 1929, à l’âge de 20 ans, chef de cabinet du préfet de Tarn-et-Garonne. Sa conduite courageuse au cours de graves inondations en mars 1930 lui valut la Légion d’honneur à titre exceptionnel. De 1930 à 1938, il fait partie de différents cabinets ministériels. Il est nommé en 1940, à l’âge de 30 ans, préfet de la Marne, puis préfet régional, avant d’être appelé par Pierre Laval en avril 1942, comme secrétaire général de la police de Vichy. A-t-il cédé aux exigences allemandes en acceptant de livrer les juifs étrangers en zone occupée ? A-t-il agi de sa propre initiative par un froid calcul de technocrate policier ? Basée sur de nouveaux documents et témoignages, cette biographie reconstitue le contexte de l’époque, en particulier celui de la mise en application de la Solution finale de la question juive à l’échelle européenne, dès 1940. Surtout, il convient de rappeler, ce que de nombreux historiens français oublient que ce n’est pas Vichy qui a pris l’initiative de déporter et d’exterminer les Juifs, mais les nazis qui dominaient toute l’Europe. Vichy a certainement été complice en acceptant la Collaboration d’État, mais pouvait-il faire autrement ? À Vichy on a aussi essayé de limiter la mainmise allemande, on a discuté et tenu tête aux Allemands. Si 75 % des Juifs ont eu la vie sauve en France, c’est d’une part parce que des Français et des Françaises ont eu le courage de désobéir et de secourir des Juifs, et c’est aussi parce qu’à Vichy, certains n’appliquaient pas avec zèle les lois et ont pris des initiatives pour faire échouer les plans de déportations des Allemands. Bousquet fait partie de ces fonctionnaires — ministres, secrétaires d’État, policiers, gendarmes, maires, préfets— qui ont eu le courage d’agir discrètement à l’encontre des exigences du gouvernement de Vichy et des autorités allemandes. Cette biographie propose une histoire plus nuancée et vient combler les “trous noirs” de l’historiographie.
A lire aussi : interview de Limore Yagil :
https://www.tribunejuive.info/2025/12/28/a-propos-de-rene-bousquet-lenigme-dun-fonctionnaire-republicain-sous-loccupation-de-limore-yagil/
Limore Yagil est historienne, titulaire d’un doctorat de l’IEP (1992) et d’une Habilitation à diriger des recherches (Sorbonne 2010). Spécialiste de l’histoire culturelle et politique de la France sous l’Occupation et du sauvetage des Juifs, elle est professeure et chercheuse à l’Université Paris IV-Sorbonne et à l’Institut de Recherche sur l’Holocauste Arnold et Leona Finkler, Université de Bar-Ilan, en Israël. Elle a publié une dizaine d’ouvrages, parmi lesquels : Chrétiens et Juifs sous Vichy : sauvetage et désobéissance civile, Cerf, 2005 ; Jean Bichelonne 1904-1944. Un polytechnicien sous Vichy. Entre mémoire et histoire, SPM, 2014 ; Désobéir. Des policiers et des gendarmes sous l’Occupation, Nouveau Monde, 2018 ; Des catholiques au secours des Juifs sous l’Occupation, Bayard, 2022.