Répondre à : Bretonnes et Résistantes (Isabelle Le Boulanger)

Accueil Forums Livres Bretonnes et Résistantes (Isabelle Le Boulanger) Répondre à : Bretonnes et Résistantes (Isabelle Le Boulanger)

#2286
Anne Marie Le Mouillour
Maître des clés

Dans son livre “Bretonnes et résistantes”, Isabelle Le Boulanger écrit à plusieurs reprises que les résistantes du « panel » qu’elle a étudié, celles qui ont un dossier de demande de carte de Combattant volontaire de la Résistance, se sont engagées « le plus souvent dans le sillage de leur père, de leur mari ou de leur frère ». On ne peut s’empêcher de sourire en se disant que, décidément, il manque à cette énumération une figure masculine, à savoir le petit ami, ou l’amant, ou tout simplement le… camarade.
Autre parti pris de l’auteur : l’emploi systématique des mots « genre » et « genré ». Cette tartufferie moderne est comique. Et encore, on peut s’estimer heureux d’avoir échappé à l’écriture inclusive !
L’occultation par l’auteur, délibérée ou inconsciente, de cet aspect de l’engagement des jeunes Bretonnes dans la Résistance est touchant. Touchant, mais peu « historique », peu sociologique, peu scientifique.
Quand j’ai acheté ce livre, j’ai tout de suite cherché, dans l’index qu’il contient, les noms de deux « agentes de liaison » FTP que j’ai connues, et elles y sont, effectivement. L’une était brune, l’autre était blonde. L’une était majeure, l’autre ne l’était pas encore, au moment de leur “engagement”. La plus âgée n’avait ni père reconnu, ni frère, ni mari. Quant à la plus jeune, originaire du même village, elle avait des parents qui lui laissaient apparemment beaucoup de liberté. La cellule familiale de type patriarcale, dont Isabelle Le Boulanger affirme qu’elle aurait cantonné les jeunes filles et les femmes aux rôles traditionnels dévolus aux femmes, au sein de la Résistance, puis, après la guerre, ne les aurait pas incitées à se faire reconnaître en tant que résistantes à part entière, cette cellule familiale commençait déjà à se fissurer, en 1943, du fait de tous les bouleversements sociaux et autres de la guerre et de l’Occupation. Pour ce qui est de ces deux « agentes de liaison » de ma connaissance, aucun carcan familial ne les tenait dans « le sillage » d’un parent, et c’est d’elles-mêmes, dans l’impétuosité de leur jeunesse et par la fréquentation de jeunes hommes de leur âge, qu’elles se sont retrouvées embrigadées dans les FTP, sans avoir la moindre idée de ce que c’était qu’être communiste. Bien que jeunes filles de la campagne, elles étaient tellement libérées de tout carcan familial, qu’elles avaient des piaules en ville, des « planques », selon le vocabulaire FTP, dont le loyer était payé par leur organisation !
Leur courage n’est absolument pas à mettre en doute, et elles ont transporté avec entrain documents et armes, mais aussi cigarettes et alcool, à destination de leurs états-majors. Ce n’est pas une jeune fille enfermée dans une famille patriarcale traditionnelle qui aurait pu le faire ! Ma mère et mes tantes n’ont pas été résistantes : leurs parents surveillaient scrupuleusement leurs fréquentations masculines.
Le charme de ces jolies jeunes filles, leur coquetterie et leur aplomb, leur permettaient de passer tous les contrôles. Les Allemands, naïfs, n’imaginaient pas que les valises de ces « cholies madmozelles » au sourire charmeur puissent contenir autre chose que des chiffons et des colifichets. Elles passaient, gratifiées de quelques compliments lourdingues de la part des soldats allemands qu’elles étaient heureuses de pouvoir duper. Elles passaient sans encombre, mais non sans angoisse, certainement.
Quelles pouvaient être leurs motivations pour entrer « dans le maquis », à part celle de pouvoir côtoyer des jeunes hommes de leur âge ? Elles avaient la haine de l’envahisseur, j’en ai l’intime conviction. « On était dans les FTP, m’a dit un jour l’une d’elles, mais on ne savait pas ce que c’était, le communisme, tout ça… D’ailleurs, je ne suis pas fière de ce qu’on a fait, les attaques de mairies, tout ça. C’était pas joli, joli… Allez, parlons d’autre chose ! ». Toutes deux ont épousé leur “camarade” FTP. Autant que je le sache, elles ont toujours montré qu’elles avaient plutôt des idées « de droite », pendant tout le reste de leur longue vie. Leur passé communiste n’était pas quelque chose qu’elles mettaient en avant. De là à penser qu’elles en avaient honte… Elles auraient aussi bien pu être dans une organisation gaulliste, si leur milieu et leurs fréquentations masculines leur en avaient donné l’opportunité. Car elles étaient patriotes, rien ne me permet d’en douter.
Elles sont dans le « panel » étudié par Isabelle Le Boulanger. J’en suis heureuse pour elles. Leurs noms (et leurs noms de guerre) sont écrits dans un livre qui sera dans des médiathèques grand public, mais aussi dans des bibliothèques universitaires, en France et à l’étranger. Bien qu’elles représentent un type de résistantes que, par pruderie, Isabelle Le Boulanger n’a pas souhaité étudier dans tous ses aspects, dans toutes ses motivations. Elles avaient été assez malignes pour passer les contrôles allemands sans problèmes. Ici, elles ont « réussi » à s’incruster dans l’index d’Isabelle Le Boulanger… avec bien d’autres comme elles, sans doute, qui sont entrées dans la Résistance « dans le sillage » d’un ou plusieurs beaux garçons.
Le « panel » n’est pas représentatif de la résistance féminine en Bretagne. Isabelle Le Boulanger le reconnait, son étude ne peut être exhaustive. Faisons-lui crédit de n’avoir pas passé sous silence le fait que certaines des résistantes du « panel » aient pu bénéficier d’attestations de complaisance pour donner à leur demande de carte de combattant volontaire toutes les chances d’aboutir. Il faut reconnaître aussi qu’elle a soin d’avertir le lecteur que des femmes valeureuses, telles Jeanne Le Bohec, la plastiqueuse, ne figurent pas dans l’index, et pour cause, puisqu’il n’y a pas de demande de carte de combattant volontaire à son nom. Et combien d’autres dans ce cas ? Je note par exemple qu’une « agente de liaison » FTP dont je connais la tombe (d’ailleurs à l’abandon), fusillée en même temps que trois de ses collègues « agentes de liaison », y figure, alors que les trois autres en sont absentes. Par combien faudrait-il multiplier le nombre de résistantes qui ont une entrée dans le « Who’s who » que contient cet ouvrage, pour avoir une idée exacte de l’ampleur de la Résistance féminine en Bretagne ?
Il faudrait effectivement, comme l’écrit Yves, croiser le fichier CNCV avec le fichier des résistants qui est aux SHD. J’ai vérifié, concernant mes deux agentes de liaison : l’une a un dossier au SHD, l’autre pas. Ce qui ne veut donc pas dire grand chose, finalement…
Rien de nouveau dans cet ouvrage, qui dit des choses convenues et surfe sur la vague du féminisme d’aujourd’hui. Une étude faite par une universitaire selon les règles et la méthodologie de l’université, à partir d’un « panel » dont ne peut savoir exactement en quoi il est représentatif de la Résistance féminine en Bretagne. Un ouvrage fait sous le regard de ses pairs, et dont il a l’approbation, puisque la préface est signée de Christian Bougeard, l’un des historiens qui font autorité, en Bretagne pour ce qui concerne la Deuxième Guerre Mondiale et la Résistance. Le lecteur, et surtout la lectrice curieuse des réalités de la Résistance féminine bretonne et de tous ses aspects humains, serait en droit d’en attendre plus.
Une autre étude reste à faire, un autre ouvrage à écrire, après avoir puisé dans toutes les sources disponibles. Mais l’une des sources, celle des témoignages, se tarit. Et ceux et celles qui pourraient encore témoigner aujourd’hui font volontairement l’impasse sur certains aspects qui, s’ils étaient mis au grand jour, permettraient pourtant aux historiens, aux sociologues, aux psychologues, etc, d’étoffer un peu plus leurs études et de se rapprocher un peu plus de la vérité, si tant est qu’on puisse prétendre le faire.